La Rose blanche (1943 à nos jours) : La vaillance enrobée de douceur – Partie 1 de 2 – Michel Dongois


, avril 28, 2019

Dans l’ordre habituel, Hans Scholl, Sophie Scholl et Christoph Probst (photo internet)

Il est des histoires qui nous suivent notre vie durant et colorent à jamais notre vie d’âme. De ces histoires inspirantes qui s’écrivent encore. Ainsi en est-il pour moi de la Rose blanche (Die Weisse Rose), un cercle d’amis composé surtout d’étudiants en médecine, l’un des plus célèbres mouvements de résistance allemands au nazisme.

Il m’apparait pertinent de l’évoquer avant la tenue de l’Assemblée générale annuelle de la Société anthroposophique au Canada. Elle abordera en mai, à Montréal, la question du Mal.

Ado, je traduisais avec intérêt les tracts de la Rose blanche en classe d’allemand, en France. Journaliste, j’ai rencontré avec enthousiasme deux survivants et des parents de deux des étudiants. Aujourd’hui retraité, j’approfondis avec joie le lien qui me semble relier, par le biais de l’impulsion michaëlique, l’esprit de la Rose blanche d’hier à l’Anthroposophie d’aujourd’hui.

Cinq jours

La Rose blanche a surgi de la clandestinité le 22 février 1943 à Munich, avec l’exécution de Hans et Sophie Scholl, le frère et la soeur, et de Christoph Probst, tous trois dans la jeune vingtaine. L’épouse de ce dernier venait tout juste d’accoucher de leur troisième enfant. Ville proclamée par Hitler en 1935 « capitale du mouvement nazi », Munich est aussi celle qui devait accueillir le Johannesbau, précurseur du Goetheanum.

Tout s’est joué en cinq jours. Arrêtés un jeudi, les jeunes sont jugés et guillotinés le lundi suivant. Leur crime ? Avoir défié Hitler, en rédigeant et distribuant six tracts, entre mai 1942 et février 1943. Des documents dactylographiés, dénonçant l’inhumanité du régime nazi, diffusés en public et envoyés par laposte à des publics ciblés – intellectuels, écrivains, enseignants, etc. Des tracts aussi empreints de poésie, de références à la philosophie, à la littérature. Ils confirmaient des faits qui n’étaient alors que des rumeurs (extermination des juifs à l’Est, envoi de jeunes Polonaises dans les bordels de la SS).

Durant la même année 1943 suivront quatre procès qui condamneront à mort d’autres acteurs clés du réseau : Alexander Schmorell, 26 ans, Willi Graf, 25, et le professeur Kurt Huber, 50 ans, rédacteur du dernier tract. Dans sa déposition devant le Tribunal du peuple (Volksgerichtshof), seul devant ses juges, il livra un émouvant plaidoyer d’humanité. D’autres personnes aussi seront arrêtées. Deux films, des livres et une abondante documentation ont fait connaître la Rose blanche.

Traute Page, née Lafrenz

La dernière survivante du mouvement, Traute Page, née Lafrenz, aura 100 ans le 3 mai. Médecin anthroposophe, elle vit en Caroline du Sud, où je l’avais interviewée en 1997, à Charleston, pour un journal médical québécois. Je souhaitais la rencontrer à nouveau aux fins de cet article. Elle m’a répondu ne plus être en état de recevoir des visiteurs. « Je vis un peu comme une recluse, ce qui n’est pas vraiment dans ma nature, mais c’est ainsi », m’écrit-elle. Elle a livré son testament spirituel dans un livre récent, Long Live Freedom ! Traute Lafrenz and the White Rose, de Normann Peter Waage. L’Anthroposophical Society in America vient de lui rendre hommage dans le magazine Being human.

Liberté !

Traute Lafrenz fut l’amoureuse de Hans Scholl, un amour d’été de 1941. Arrêtée par la Gestapo, elle fera presque deux ans de prison pour avoir contribué à produire et distribuer les tracts et animé un réseau de résistance étudiante à Hambourg. Elle est libérée par les Américains peu avant de passer devant le Volksgerichtshof, une cour d’exception nazie aux méthodes généralement expéditives.

Le titre du livre reprend le mot liberté, Freiheit, le cri que lança Hans Scholl juste avant de monter à l’échafaud, selon le témoignage de l’aumônier de la prison de München-Stadelheim, où eut lieu l’exécution. Traute Lafrenz sera la seule, en dehors de la famille proche, à oser assister à l’enterrement de Hans et Sophie, la police surveillant la scène. Elle terminera ses études de médecine à Munich avant d’émigrer aux États-Unis. Traute Page a été co-secrétaire générale de l’Anthroposophical Society in America (1987-1989), et secrétaire générale en 1991-1992. Aujourd’hui, elle se voit comme un « témoin de l’histoire », non comme une héroïne.

Le secret

En entrevue, elle nous a avoué sa surprise d’apprendre après coup que seule une poignée d’amis se tenait derrière la Rose blanche. Le
principe du secret était en vigueur, dit-elle. Seul Hans savait ce que chacun faisait, mais personne ne connaissait le travail de l’autre. « Le principe était simple : si la police vous arrêtait, il était plus facile de ne rien savoir que de  devoir mentir pour cacher ce que vous saviez. » D’autres mouvements de résistance, comme ceux des communistes, étaient bien mieux organisés, poursuit-elle, et plus « politiquement réalistes ».

Quant au contenu des tracts, pour l’essentiel il planait au-dessus de la conscience ordinaire des gens, alors surtout préoccupés de manger et de survivre. Pourtant, ajoute-t-elle, c’est en partie à cause de sa relative « inefficacité », de sa fraîcheur et de sa totale gratuité que la Rose blanche parle tant, moralement, aujourd’hui. « Son entière spontanéité évoque encore aujourd’hui une grande douceur. » Après l’entrevue, Traute Page m’avait invité à aller écouter le Messie. Un des grands moments de ma vie.

Je suis allé m’incliner sur la tombe, fleurie, des Scholl, qui est aussi celle de Christoph Probst, une première fois en 1991. Elle se trouve au cimetière Perlacher Forst, qui jouxte la prison. Une dame âgée m’avait alors abordé. Disant venir régulièrement prier en ces lieux, elle avait ajouté, en évoquant le Troisième Reich : Wir waren verteufelt !(littéralement, nous étions endiablés !). Je songe à la Rose blanche : « celui qui doute encore de l’existence réelle des puissances démoniaques ne peut pas saisir ce qu’a de métaphysique l’arrière-plan de cette guerre (…) Derrière les réalités temporelles, il y a la puissance irrationnelle du mal » (4e tract). Je suis retourné sur la tombe en 2013; elle était toujours aussi fleurie.

Rencontre chaleureuse

Un assortiment de livres sur la Rose blanche.

Rédiger cet article m’amène à revivre en pensée le pèlerinage qui m’a conduit à la Rose blanche. Sous le coup d’une impulsion, je me procure en 1989 le livre Die Weisse Rose, de Inge Aicher-Scholl, la soeur aînée de Hans et Sophie. Je l’achète au rayon des livres jeunesse d’une librairie de Hambourg. Un an plus tard, je me décide à le lire. C’est le déclic. Ce récit me touche à l’âme. Je dois rencontrer l’auteure. Le temps presse.

Je la retrouve sur une ferme biodynamique (Demeterhof-Steighöfe), à Bichishausen, dans le sud de l’Allemagne, où elle est en vacances. C’est une chaude après-midi de juillet 1991. La rencontre est tout aussi chaleureuse, presque intime. Frau Scholl me dit grand bien de la pédagogie curative dont bénéficie Eva, sa fille aînée, présente avec sa préceptrice.

Elle ignorait tout, à l’époque, des activités clandestines de Hans et de Sophie. Elle s’explique d’autant mieux maintenant pourquoi sa soeur Sophie arrivait tendue à la maison, à Ulm, quand elle rentrait de Munich. « Elle se détendait grâce à la musique, à la littérature. » Elle évoque aussi, et entre autres, l’atmosphère psychique irrespirable de l’époque nazie et la résistance des gens de la Rose blanche. « La barbarie du système les révoltait. » Me remerciant d’être venue d’aussi loin, elle me prépare un léger lunch pour la route. Deux mois plus tard, elle m’écrira qu’elle se retire de la scène publique, son mari venant de décéder.

Rencontre ensuite avec Franz Müller, survivant, alors président de la Fondation de la Rose blanche. La Gestapo l’avait relâché, en raison de son jeune âge. Nous nous rendons à pied à l’appartement munichois de Willi Graf. Puis je visite la prison, encore active, de München-Stadelheim, après autorisation du ministère bavarois de la Justice. La pièce où les gens de la Rose blanche, et tant d’autres aussi, furent exécutés, est devenue lieu de recueillement.

Quelques jours plus tard, j’ai rendez-vous avec Anneliese Knoop-Graf, soeur de Willi Graf, à Bühl, près de la frontière française. Durant l’entrevue, elle me montre le journal de bord de son frère, échappé des fouilles de la Gestapo. Arrêtée avec Willi, ils se sont retrouvés, dit-elle, « accompagnés de deux fonctionnaires de la Gestapo, assis au fond d’une voiture de police. Nous nous serrions la main en silence, c’est tout ce qu’il nous restait. »

Le mémorial de la Rose blanche, à Munich (Source : Weisse Rose Stiftung e.V./ Catherina Hess

Hans et Sophie Scholl ont été arrêtés alors qu’ils déversaient des tracts dans l’atrium de la Ludwig-Maximilians Universität (LMU). Le lieu abrite aujourd’hui un mémorial et le siège de la Weisse Rose Stiftung, la Fondation de la Rose blanche. L’Université, qui ne fit rien jadis pour les défendre, est aujourd’hui au coeur de leur mémoire. Et pour mieux comprendre ce contre quoi luttait la Rose blanche, je me suis rendu dans un haut-lieu du mal, au camp d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne. Un rosier de roses rouges sur les barbelés, voilà la première image que j’en eus lorsque je m’en approchai.

Une pièce de théâtre

Des années plus tard, une visite au Mémorial de la résistance allemande à Berlin confirme l’importance de la Rose blanche pour la conscience allemande. Elle fait bonne figure à côté d’autres types de résistance (églises, professions, syndicats, armée). Au total, 130 000 Allemands sont morts en résistance. Mouvement sans étendard, né de lui-même, de l’amitié de quelques amis et de l’inconfort de leur conscience, la Rose blanche continue d’émouvoir les âmes. Comme celle d’Arie van Ameringen par exemple, anthroposophe à Montréal, dont une partie de la famille a souffert des nazis.

 Arie a reçu en cadeau, en 1967, le livre, dédicacé, d’Inge Aicher-Scholl, mentionné précédemment. En 1997, il écrit une pièce de théâtre sur la Rose blanche, qu’il monte l’année suivante avec ses élèves de 11e année de l’École Rudolf Steiner de Montréal. Il la présente aussi au Goethe-Institut de Montréal, l’institut culturel allemand. « Les adolescents s’identifient au combat pour leurs idéaux, ils sont en quête de vérité et de liberté », précise l’ancien professeur Waldorf.

L’exemple de la Rose blanche est un appel à l’éveil, poursuit-il, au réveil de la conscience qui incite à faire quelque chose. Par la force de son moi, l’être humain doit prendre lui-même ses décisions, faire des choix personnels. « C’est d’autant plus urgent à notre époque, où les frontières entre le bien et le mal semblent souvent embrouillées, en ces temps de fake news, où le mensonge répété semble avoir force de vérité. Il est alors plus difficile de discerner la juste action morale. »

Ce qui l’émerveille encore le plus aujourd’hui ? Qu’une poignée de jeunes, avec leur professeur, aient eu le courage de se lever ! « Ils ont perçu dans le régime nazi le vrai visage du mal. Démasqué, ce régime a paniqué, cherchant à écraser dans l’oeuf l’élan de liberté porté par la Rose blanche. Cela prouve qu’il est possible de mener des batailles, même si l’on n’est que quelques personnes. »

 

(à suivre)

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